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Il lui faut le polish. Au dernier moment, comme ça. Sa femme gueule. Ils sont à la bourre au repas chez sa mère. Quelle poisse. Et puis, là, une toute petite tâche. Dans sa tête, la tâche ? Il va chercher le bidon de polish, au garage. A petits pas. Il a un sourire un peu bête. Il doit vaincre la tâche. Il attrape rapidement un chiffon. Pas trop sale, le chiffon. Et il revient. Il mouille abondamment de polish. La tâche est si petite… On la voit même pas. Il la voit. Trop. Il frotte. Dans la voiture, sa femme crie toujours. Elle dit qu’après il va être trop tard, qu’il bichonne sa voiture neuve depuis ce matin, sans jamais la trouver assez neuve. Elle dit qu’il est bête. Elle dit qu’à cause de lui, ils auront l’air mal élevé. Il ne l’écoute pas. A cause de lui, ils auront surtout une belle voiture.
Une belle voiture, très chère. Il a dû faire deux prêts. Il a bousillé ses économies. Il s’est même promis d’arrêter de fumer, pour rembourser plus vite. Et de toute façon, pas question de fumer dedans. Les sièges sont en peau. C’est ce qu’a dit le vendeur. Sa femme, en vrai, elle est ravie. L’autre petite voiture était bien brave, mais vraiment pas très jolie. Le mari de Patricia s’était acheté une Chrysler. Et Brigitte règle les derniers papiers pour sa coccinelle d’époque. Eux, maintenant, ils vont pouvoir laisser leur Clio au garage. Pas assez jeune pour être neuve, mais pas assez vieille pour être ancienne. Il sourit. Il sait que sa femme est ravie. Il sait qu’elle n’aimerait pas arriver en retard dans une voiture comme celle-là. Lui, il s’en fout. Il est fier. Il retourne au garage. Il pose le polish au milieu des autres produits d’entretien. Il pose le chiffon à côté. Puis il retourne à la voiture. A petits pas. Il a un sourire encore plus bête dessiné en pleine face. Sa femme menace de venir le traîner. Il ralentit encore un peu et s’arrête même pour contempler son œuvre. Il croit voir une tâche, mais sa femme est en train de déboucler sa ceinture. Il frotte un tout petit peu du coin de la manche, en prenant soin de ne pas rayer la voiture avec son bouton de manchette. Il souffle fort sur sa manche et rentre dans la voiture.
Ca sent bon le cuir chaud. Sa femme peste. Il ne trouve pas les clefs tout de suite. Ca y est. Dans la petite poche à l’intérieur, contre la doublure. Il glisse la clef dans le contact, amoureusement. Il est gaga. Il démarre. La voix de sa femme lui parvient comme à travers un casque. Il est concentré sur le ronronnement du moteur, les yeux fermés. Il tourne le volant très doucement, et il démarre sa marche arrière. Il voit sa fille sur son rehausseur. Elle dort. Il détourne les yeux. Faudrait pas embouter sa voiture neuve dans la boite à lettres des voisins. Il fait sa manœuvre, les sourcils froncés. Très concentré. Sa femme ne dit plus rien. Ou il ne l’entend plus. Il se retourne et démarre, sur la route, cette fois-ci. Il appuie sur le petit bouton, au milieu, celui avec une flèche. Il pousse vers le bas, et la vitre s’ouvre. Il pose son coude contre la portière ; le courant d’air s’engouffre et gonfle la manche de sa chemise. La satisfaction est écrite sur son visage, c’est au moins des majuscules. Il exulte. Sa femme se raidit un peu. Il fait froid dehors. Il s’en fout. Même au moment où elle resserre le col de son manteau et qu’elle met son pull sur les épaules de la gamine qui dort. Elle frissonne dans son sommeil. Lui il s’en fout toujours. Ca se passe derrière. Maintenant, il regarde devant. Droit devant. Le petit point rouge du Soleil au milieu des montagnes toutes bleues. Le vent danse dans la voiture. Il fait danser ses petits cheveux. Sa femme a de la chair de poule jusque dans le cou. Elle tend sa main vers le truc du milieu. Elle appuie sur le bouton. Vers le haut. Dans un bruit d’insecte, la vitre remonte. Il dégage son bras, en pestant à son tour. Il conduit, merde. C’est quoi ces singeries ? Qu’on le laisse conduire comme il l’entend. Ils sont déjà à la bourre, pas besoin d’en rajouter. Sa femme manque de s’étouffer, mais elle ne dit rien. Lui, il a déjà oublié le polish, et la petite tâche. Il conduit, les cheveux tous emmêlés. Ca énerve sa femme. Il ne le dit pas mais il est content. Il a envie de l’énerver. C’est chacun son tour.
Il ne se rappelle pas que son tour est déjà passé. Il a juste envie de l’énerver. Il a envie qu’à force de bouillonner dedans, elle rouvre elle-même la vitre. Il tapote du bout du doigt contre le volant. Poc poc. Ca l’énerve encore plus. Lui, il sourit. Encore plus satisfait. Il voit pas le type d’en face, dans sa toute petite, dans son insignifiante Clio. Il est trop haut, dans son beau 4x4 neuf, il regarde trop haut. Sa femme crie. Il braque brutalement à gauche. Sa femme crie à nouveau. La voiture percute une borne, la borne 45 à gauche de la voie.
Il sort brusquement de sa voiture et contemple les dégâts. Le capot est tout compressé, César ne ferait pas mieux. Les phares et les clignotants ont explosé. Il tape du pied, très fort. Il caresse le capot fripé du bout du doigt et relève les yeux. La vitre est rouge. Un gros éclat, à droite. Et sa femme, la tête contre la boite à gant. Derrière, sa fillette de six ans a les cheveux tous blancs.
(crayon à papier, crayon jaune, marqueur, stylo bille et feutres)
(crayon à papier, stylo encre gel, marqueur, feutres)
(crayon à papier, stylo bille, encre magenta, blanc correcteur, papier noir
collé)
(crayon à papier, marqueurs, stylo bille, feutres, crayons de couleur, Tria)
(crayon à papier, stylo encre gel, feutres, marqueurs)
(crayon à papier, stylo bille, crayons de couleur, feutres, stylos encre)
(crayon à papier, stylo bille, stylos encre)