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Y’en a marre. J’ai tellement envie d’écrire. Je le sens, c’est là, ça bouillonne, ça démange, ça fume. Mais ça vient pas. Il y a toujours un moment où ça vient plus. On est là, comme un intarissable puit de conversation, de réflexion, d’imagination, et puis soudain, plus rien. Toujours au mauvais moment, toujours quand on a envie de parler, d’écrire, de penser… J’ai envie, là. J’ai des fourmis dans les doigts, dans la tête, dans le cœur. Je suis face à mon écran, comme d’habitude. Mais rien ne vient. Il paraît que c’est une phase obligée pour les gens qui se prennent pour des écrivains. L’angoisse de la page blanche, ils appellent ça. Je suis pas angoissée. Je suis oppressée. C’est comme si j’avais attrapé une fluxion de poitrine sans sortir de mon salon surchauffé. Je toussote. Ca me file la migraine, cette histoire. Si j’étais un brin émotive, je crois que je pourrais pleurer. Je suis pas émotive, du coup ça m’énerve. En fait si, c’est une forme d’angoisse, de pas pouvoir cracher ce qu’on a sur le cœur et qui pèse dans les phalanges.
L’angoisse des écrivains modernes, l’angoisse de l’écran blanc.
Je me ronge les ongles, mes doigts glissent sur le clavier. J’effleure la souris, je clique. La voilà, la feuille. Le cadre tout blanc, et le curseur narquois qui clignote. Je réfléchis un peu. M’est-il arrivé un évènement digne d’être raconté ? Une anecdote ? N’importe quoi ? Calme plat. Les jours où ça me bouillonne dedans, il m’arrive rien. C’est peut-être lié, qui sait ? Puis c’est forcément plus dur, d’écrire, comme ça, un peu en l’air, sans s’adresser à personne, sans sujet particulier. Au fil de la plume, disaient les surréalistes. Je me demande si Breton connaissait l’angoisse de la feuille blanche, ou Dali, l’angoisse de la toile blanche… Ca m’étonnerait. C’est l’avantage quand on écrit d’une traite, on se pose pas de question.
Je me suis toujours posé trop de questions, je crois.
J’étais la chaîne. J’adore Brassens, mais c’est pas évident d’écrire quand quelqu’un de plus talentueux que nous balance son génie à vingt centimètres de notre oreille. J’écoute un instant la musique du silence. Et les musiciens, ils connaissent l’angoisse du silence ? Du silence blanc… ? Moi, ça m’angoisse pas, ça m’apaise. J’ai pas l’âme d’une musicienne. Mais avec le soir qui tombe, l’écran tout lumineux, tout blanc, il me fait de plus en plus mal au crâne. Ce côté narquois m’agace au plus haut point. C’est facile pour lui. Il parle avec tout plein de 1 et de 0. L’inspiration vient vite. Je devrais peut-être me mettre à écrire en binaire, ça résoudrait ce genre de problèmes et ça irait mieux à mon côté « fille-moderne-qui-tape-tout-à-l’ordi ». Je garde l’idée pour un jour d’ennui profond. Aujourd’hui, je veux pas. Je veux une idée. Je veux écrire. Vraiment écrire.
Rien que pour rabattre le caquet de cet ordinateur prétentieux.
Je me rassois sur le minuscule tabouret bleu, en face de l’écran. Je nettoie mes lunettes, impassible. J’ajuste l’écran, je pose le clavier sur mes genoux, je me cale comme il faut, une bouteille d’eau à proximité et je commence à écrire. Une ou deux phrases, que j’efface. La porte s’ouvre brusquement, fracas de poches plastiques, toute une maison qui reprend vie. La famille, c’est envahissant, même quand c’est vous qui êtes chez eux… La migraine revient en même temps qu’eux. L’inspiration semble s’éloigner encore un peu, comme pour fuir l’agitation. J’essaie de me concentrer, je rassemble mes derniers neurones, je fixe l’écran tout brillant, et toujours aussi désespérément vide.
Je fais glisser le curseur jusqu’à la petite croix rouge en haut à droite.
Et ça vient, d’un coup. L’illumination, comme la lueur de l’écran dans la pénombre de la pièce. Attaquer le mal par le mal. La stratégie martiale appliquée à l’écriture moderne... Et le pire, c'est que ça marche.
Enfin je crois.
case 2 : C'est prévu pour quand, cet heureux évènement ?
Ca me fait un peu rire, quand j’entends les gens qui critiquent notre génération. Du genre « les jeunes d’aujourd’hui, tous des branlots, des perchés, des petites frappes, des hippies, des ‘facheunes’, des junkies, des communistes, des fascistes, sans aucune conscience des réalités ». Considérez donc ceci comme un plaidoyer en faveur de la jeunesse des années 2000…
Parce que oui, les gens qui tiennent ce genre de propos, ils sont rares ceux qui savent de quoi ils parlent. Ils se rendent pas compte que nous, on a été enfant dans les années 90. Ils se rendent pas compte qu’on a débarqué pile dans une période déjà troublée de l’histoire, en plein dans l’affirmation du règne américain (pourquoi faire des enfants, je vous le demande ?). Ils se rendent pas compte que les premiers repères qu’on a eu, nous, c’était les Minikeums et Henri Dès. Ils se rendent pas compte qu’on a grandi en croyant qu’on verrait Ronald MacDonald en allant au cirque Zavatta avec l’école, qu’une McSalad, c’était vraiment un plat diététique, qu’une pub Tampax c’était pornographique, qu’Alizée, c’était un peu une Baudelaire des temps modernes, même si on savait pas trop qui c’était ce type, que quand on serait grand, on pourrait adopter un Pikachu, qu’un jour nous aussi on jouerait dans une comédie musicale pleines de beaux costumes tout moulants en latex violet, qu’on pourrait se marier avec Titeuf, qu’apprendre nos tables de multiplications, ça nous servirait un jour et qu’on deviendrait un X-men si on buvait du Paic Citron. Mais passé quatorze ans, tous les fondements de notre piètre existence sont sapés, passé quinze, on pense au suicide mais on passe pas à l’acte parce que ça fait peur quand même, passe seize, on commence à fumer et boire pour faire chier nos parents, passé dix-sept, on a plus que le sexe en tête, parce que merde, Sabrina elle l’a fait avec ses trois derniers copains, que Jérémie il s’est payé la grande blonde de Terminale C et que nous, la dernière fois qu’on a vu un préservatif c’était en quatrième pour le cours d’éducation sexuelle, puis à dix-huit, on nous lâche, on nous dit « va mon fils, va ma fille, et tâche d’être quelqu’un de bien ». Le problème c’est qu’on a toujours voulu nous tenir la main, nous dire ce qui était bon, bien, cool, tendance. En plus, les parents, la famille, ils ont des procédés fourbes, du genre « Si t’arrêtes d’y croire, il viendra plus, le Père Noël, et fini les cadeaux ». Alors t’as beau vouloir grandir, tu continues à y croire, juste pour la forme, et t’entretiens sans trop le savoir cet espèce d’abominable matérialisme qu’on a tous un peu trop aujourd’hui, mais aussi un embryon de libéralisme qui aurait fait gerber tes « parents-Mai 68 ». C’est peut-être contradictoire avec l’intention de base mais les faits sont là. Ca doit être ça qu’on appelle le fossé des générations. Faut pas croire que ça concerne que cette génération-là. C’est la même chose pour tout le monde. Y’a que les facteurs qui changent. Et encore, je suis partisane d’une vision cyclique du monde (pas forcément de l’Histoire, genre les guerres, tout ça, mais disons, le cycle général, la culture, les goûts, la mode…).
Alors imaginez ce qui nous attend dans dix ans, imaginez ce que ça va donner les « djeuns » de 2010. Toute une génération high-tech élevé à Bob l’Eponge et Dora l’Exploratrice dès le berceau, avec du Coca plein le biberon et qui veut des Converse à 80 euros avant de savoir marcher, qui va envahir les rues, les bars, les boites de nuit et peut-être un peu les collèges, quand même. Et nous, les branlots, les perchés, les petites frappes, les hippies, les ‘facheunes’, les junkies, les communistes, les fascistes, on sera tous pareil, diplômés, casés, rangés, embourgeoisés, on votera UMP et on commencera à réfléchir à avec qui on voudra pondre la future génération.
Et ça continue, toujours. Je vois pas pourquoi c’est nous qui devrions faire l’effort d’apprendre de nos erreurs.
Puis, bon, si personne l’a fait, c’est que ça doit pas être kiffant, non ?